Patrick de Rham:
Laetitia Dosch, humaniste contrariée

Patrick de Rham écrit après la performance «Un Album» de Laetitia Dosch samedi 6.6.2015 à l’Arsenic à Lausanne.

Le onze septembre, un futur tremblement de terre à Tokyo: le premier personnage de la galerie de portraits du spectacle de Laetitia Dosch – une voyante – les a tous prévus. En attendant ces futurs catastrophiques, cette fin attendue d’une société malade, tout ce petit monde s’agite, se débat dans des destins trop déterminés, prisonnier de rôles sociaux trop exigus; faible, désespéré mais pas encore totalement résigné.

Au cours de ce one woman show d’une rare émotion, Laetitia incarne de manière furtive amis, famille, voisins et quidams, passant de l’un à l’autre dès que l’on a saisi l’essentiel, traquant les détails, les tics, les lâchetés, petits pouvoirs et gros mensonges. Dans une interprétation dont l’exigence répond à celle de l’artiste déçue par l’impuissance de ses contemporains, elle se joue de cette humanité qu’elle voudrait réveiller, qu’elle espèrerait à la hauteur de ses enjeux.

Chaque geste, chaque mot, chaque accent dérobé à l’entourage de la jeune comédienne est porteur de sa propre caricature. Ainsi, Laetitia les rend tous de manière virtuose mais n’a jamais besoin de forcer le trait, de mettre trop en avant ces incroyables talents de comédienne. Effleurant, évoquant, elle évite – grâce ultime – le numéro d’actrice. Mieux: en définitive, en jouant elle-même son propre envahissement, elle leur résiste.

Le seul personnage par lequel elle se laissera réellement posséder, celui qui se dévoilera au fur et à mesure des portraits, est celui qui n’est pas joué sur la scène, celui auquel tous les protagonistes s’adressent: le sien. Qui est qui? On ne le saura donc pas. En donnant à voir les autres comme elle les observe, Laetitia nous parle d’elle, de son regard effrayé, déçu, inquiet, intransigeant mais au final miséricordieux. Car la mort plane du début à la fin de cet album, excusant les faiblesses des uns, rendant futiles les prétentions et les cruautés des autres.

Le spectateur, quant à lui, aura l’occasion de bien mieux sortir de cette aventure en définitive funeste: paradoxalement plus humain, optimiste, fier et ambitieux. Et si, au lieu de gesticuler, était venu le temps de laisser tomber les masques?

(Patrick de Rham, directeur du Festival Les Urbaines, Lausanne)

directrice artistique et interprétation: Laetitia Dotsch
oeil extérieur, mise en scène: Yuval Rozman
scénographie: Nadia Lauro
lumières: Jonas Buhler
oeil extérieur ponctuel: Fanny de Chaillé
administration CH: mm – Michaël Monney, Alexandre de Charrière
administration FR: AlterMachine – Elisabeth Le Coënt, Camille Hakim Hashemi
production: Viande hachée du Caire et Viande hachée des Grisons
coproduction: le phénix – Scène nationale de Valenciennes Arsenic, centre d’art scénique contemporain – Lausanne (Suisse), Centre Culturel Suisse à Paris
soutiens: Ville de Lausanne, Loterie romande, la Fondation Nestlé pour l’Art, Ernst Göhner Stifftung, L’ONDA, actOral 2015, La Comédie de Reims – Centre dramatique nationale, Le Centre dramatique national d’Orléans, Théâtre de Vanves