Heike Fiedler:
La Forêt d’O

Heike Fiedler écrit après la performance collective «La Forêt d’O» mise-en-performance par Maya Bösch et Dorothea Schürch, vendredi le 24.11.2017 lors de «explosion of memories» dans Le Commun / BAC à Genève.

Au premier étage du BAC, une soixantaine de performeur.e.s, debout les un.e.s à côté des autres, le dos plaqué au mur, face au public, lui aussi debout. Immobilité réciproque dans l’obscurité de l’espace. Parfois, de loin, émanent des sons graves et préenregistrés. Ambiance dantesque, dans laquelle s’installera sous peu la plainte collective d’un monde en dérive. Les ‘arbres’ se mettent en mouvement, ils traversent l’espace pour s’éparpiller dans hémisphère opposée de la salle qui s’étire en largeur. Quelques corps sont recouverts d’une couverture, l’image évoque les personnes sans domicile fixe, le quotidien des réfugié.e.s ou simplement le froid. Mais la plupart des gens qui performent sont habillés en vêtement de tous les jours, veste ou manteaux y compris, comme toi ou moi qui font partie du public. On touche au cœur de toute performance : la transgression. Par exemple des entités de performeur et de spectateur, ici obtenue par le mélange de tous les corps présents, sans aucun artifice autre que rassemblement, ressemblance et mouvement. Oui, le public bouge aussi, afin de suivre les déplacements, le va et vient entre mouvements lents et immobilité, alternance douce qui se poursuit de partout et tout au long de la durée.

J’ai envie de m’égarer dans cette forêt animée, d’autres le font aussi : aucune ligne au sol n’indique une quelconque impossibilité, aucun caillou blanc. Dans cette collectivité qui englobe le tout, l’identité des performeurs reste toutefois perceptible, audible, émanant à la fois de l’exécution de mouvements de corps minimalistes et de l’action en tant que chœur aux respirations audibles, multiples. Un devenir vent qui se lève de partout, qui souffle de manière plutôt glaciale. Un chœur aux murmures de la première phrase de L’Enfer/Chant I de la Divine Comédie de Dante : Au milieu du chemin de notre vie, ayant quitté le chemin droit, je me trouvai dans une forêt obscure. La performance s’affirme sonore. Les voix se déplacent, on entend les mots dits qui s’approchent, puis s’éloignent aussitôt pour disparaitre quelque part, quand un claquement de bâtonnets, quand les corps se courbent, quand quelques mains se lèvent, poignets croisés dans l’air. Au bout d’un temps que je n’ai pas chronométrisé, la scène se déplace lentement vers le point du départ : le public se trouve face aux performeur.e.s, debout les un.e.s à côté des autres, le dos plaqué au mur.

Je n’ai pas dit bonjour durant tout ce temps aux quelques personnes que j’ai reconnues, des indices indiquaient bien qui faisait partie du lot des personnes ayant répondues à l’appel à participation, lancé vers la fin de l’été. Une performance belle et saisissante dans ce bel espace sobre du BAC, où on peut encore aller voir l’exposition de photos et de films faisant partie de l’œuvre performée hier soir. Saisissante, oui, comme Maya Bösch sait bien le faire en faisant écho au monde contemporain, parsemé d’horreurs. Ainsi, la performance La Forêt d’O se situe entre l’assassinat homicide d’une femme aux Grottes quelques jours auparavant et l’information reçue ce samedi matin d’une attaque meurtrière contre une mosquée de Bir Al-Abed, un village du nord du Sinaï, hier. Le jour de la performance La Forêt d’O et de cette première phrase de L’Enfer, sur l’arrière fond de l’esclavage en Libye et nos responsabilités face aux politiques de fermeture de frontières.

©Heike Fiedler


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