Claude-Hubert Tatot:
Names of all the spectators separated by commas

Claude-Hubert Tatot écrit après la performance «Names of all the spectators separated by commas», un projet de Carlos Maria Romero et Guillaume Marie vendredi 5.12.2014 aux Urbaines à l’Arsenic à Lausanne.

La porte s’ouvre avec retard, le contrôle des tickets se fait au compte goutte. Il faut s’arrêter. Il faut patienter comme dans les expositions trop pleines. Si le cheminement est si long, c’est ce que le spectateur doit s’identifier en tapant son nom sur le clavier d’un ordinateur.
Je me demande si je ne vais pas emprunter un nom. Pointilleux, je réclame quelques explications à l’hôtesse qui me tend la tablette. Comme si je n’avais pas l’habitude de dire qui je suis quand je réserve une place de spectacle ! Comme si je ne savais pas que tout ce que je poste sur Facebook dit qui je suis et ce que je fais ! De ce que l’on me répond, je comprends que c’est pour le titre, pour faire communauté ? Je ne mens pas mais ne m’engage pas non plus, mon prénom est double et permet sans tiret de m’en tirer à peu de frais.

A l’entrée de la salle, je bute encore sur un pan de mur noir, il faut passer à droite ou à gauche pour entrer dans une sorte d’arène. Des fauteuils de jardin sont disposés en ovale et en vis-à-vis, comme si les spectateurs devaient se faire face, les uns tournant le dos à l’espace scénique. Difficile d’accéder, les rangs sont serrés et les fauteuils collés les uns aux autres. Je déplace l’un de ceux qui tourne le dos à la scène, pose mon manteau dessus, occupant ainsi la place au cas où un farfelu viendrait me dévisager et m’assieds comme si de rien n’était.
L’acteur est déjà là, devant le pan de mur de l’entrée, assis au sol, presque allongé sans être avachi, un peu dans la position du gaulois mourant. Une caméra le filme en direct et son image est projetée sur le mur d’en face.
Même configuration que celle des fauteuils.
Nous attendons que la salle se remplisse, c’est long, trop long. Je discute avec des amis. Je regarde comment les suivants s’y prennent. Les plus audacieux retournent le premier fauteuil pour se mettre dans le sens du spectacle, d’autres s’asseyent à califourchon.
La plupart font comme moi… je suis dans la norme !

La lumière baisse et le silence peine à se faire, nous avons beaucoup attendu alors nous terminons nos conversations et ce n’est même pas sûr que ça commence, même s’il bouge. Il se lève lentement et surtout ouvre les yeux. Etrange regard donné par des lentilles colorées. Commence alors un jeu de chaises. Il les déplace, vient en remettre face aux spectateurs qui on tourné les leurs pour être au premier rang. Il met au centre les sièges restés vides. Il touche certains spectateurs, plus ou moins furtivement. Il empile des fauteuils et en fait tomber certains.
Il les manipule comme des corps.
D’un coup, il ôte son tee-shirt et continue, perd une chaussure, enlève une chaussette et se retrouve en slip. On s’en doutait, le programme invitant les moins de 16 ans à ne pas assister au spectacle le disait bien, ce serait sensuel. Et c’est tant mieux parce que jusque là rien de bien spectaculaire.
Que ce corps est ordinaire, si peu musclé !
Dans le noir, le performer braque sur lui une lampe de poche aux lumières rouges et vertes, façon clubbing. Il devient rayonnant et apparaît nimbé de halo, comme en gloire. La magie s’arrête, le noir se fait, et quand la lumière se rallume, il est nu au milieu des spectateurs.
Décevant, tout ça pour ça ! Si peu spectaculaire !

Commence alors un étrange jeu avec les spectateurs. Il vient vers eux et se frotte, les touche et les embrasse. C’est progressif, il caresse une joue, s’assied sur les genoux d’un homme, embrasse une femme, s’éloigne de deux messieurs qui jouent trop bien le jeu. De dos, jambes écartées, il prend la main d’une femme et vient la poser sur son sexe, il s’agenouille devant une autre, la déchausse et lui lèche les pieds. C’est là sûrement pour ce soir le point culminant.
Cet homme est capable de tout avec tous.
Quand il s’approche de ma voisine la tension est papable dans tout le rang. Il lui passe la main dans les cheveux, raide, elle est tendue comme un arc, tellement réticente. Il la laisse. Derrière elle, un de ses amis ne peut s’empêcher de dire : « S’il essaie avec moi je lui mets ma main sur la figure ». La violence arrive comme première solution face au danger, et c’est peut-être plus simple que de dire non.
Il s’éloigne et revient, c’est pour moi, je le vois venir. J’enlève mes lunettes ! Il prend mon pied, je redoute le pire mais non, il le glisse juste entre ses cuisses, me tend ses mains, je les prends et alors il me tire vers lui, avec beaucoup de force comme s’il voulait m’embrasser. Ça je ne veux pas, non pas parce qu’il est un homme mais parce que je ne le trouve pas assez attirant. Un bel homme bien balancé, puissant, en aurait autrement imposé. Lui, fragile, s’expose et négocie. Il échange, cherche jusqu’où il peut aller.
Nos visages se touchent presque alors je penche ma tête pour que nous soyons front contre front. Il cesse, me caresse la joue en forme de remerciement et s’en va, sortant nu par la porte de secours.

Claude-Hubert Tatot
→ voir texte d’Isaline Vuille sur la même performance

«Names of all the spectators separated by commas» de
Carlos Maria Romero, Guillaume Marie, Charles Gonzalez Bernal, Manuel Ducosson. 5.12.2014. Lausanne. Les Urbaines at Arsenic, Salle 1. 23:00.
Marc Streit, Carole Beyeler, Deirdre Ryan, Brian Schoo, Brenna Murphy, Lukas Beyeler, Aaron Ross, Tom Clancey, Birch “human” Cooper, Jitka Mach Semotamova, Tomas Mach, Marilyn Themo, Gabriel Berlier, Claude Hubert, Isaline, Ilaria Orsi, Luigi Bozzo, Morgane, Delphine B, Thomas Wimzenried, Vladislav Tschumi, Helene Mariethoz, David Riatsch, Pavel Spiridonov, Olivier Cavalier, Silvie Dali, David Zorro, Cesare Leoni, Frenk Vinci, Enėa, Michele Morier, Fred Morier, Fabian Aydin, Nina Langensand, Celine Zufferey, Michael Scheuplein, Tizian, Ysaline Rochat, Philippe Oberson, Bruno Dest, Daniel Peter, Leia Falquet, Alicia Grandjean, Anouk Zurbuchen, Frida Legeret, Antonin Steullet, Micheke Pralomg, Federica Martini, Samuel Schellenberg, Emrah Bostan, Stephanie Schneider, Alexia Knezovic, Marine Dardant, Jacques Benoit, Henri Rene, Antonio Paone Louise Roux, Riccardo Arzuffi, Anna Croce, Philippe Stoll, Maria Da Silva, Illi Billy, Elise Pernet, David Maye, Adrien Barazzone, Delphine Abrecht, Cyril Mikhail, Melanie Dousset, Alain Borek, Camille Luscher, Romain Bionda, Marie Capel, Dominique Fleury, Caroline Lam, Nadine Fuchs, Christian Girarddelacouleur, Merouan Ammor, Isabelle Vuong, Karl Gipse, Annina Machaz, Mathias Ringgenberg, Mira Kandathil, Adriana Cavallaro, Amaya Ha Minh, Pi Why, Ruben Valdez, Thinault Brevet, Garlic, Miki Buschi, Ivan, Jj Basic, Sophie Guyot, Anna Van Bree, Ode De Castellius, Sandrine Kuster, Krassen Krastev, Robert Fux, Inez Cierna, Bertrand Rey, Spela Glavac, Ivan Prieto Fernandez, Michael Hart, M11 Crystal, Flav.uagniauxx, Emilie Vullioud, Leila Trabelsi Ferran Font, Newton Whitelaw.